Souveraineté numérique : l’Europe a les cartes pour peser dans les rapports de force

Une tribune de Thierry Breton, ancien Commissaire Européen au Marché Intérieur et au Numérique

publiée sur Linkedin et dans La Matinale Européenne

Thierry Breton

 

On a trop souvent raconté l’histoire de la souveraineté numérique européenne comme une chronique d’échec : une Europe condamnée à courir derrière les géants américains et chinois, simple marché ouvert, régulé mais impuissant.

Cette vision est fausse et nous désarme. Dans le monde qui vient – où la confiance d’après‑guerre s’efface au profit de rapports de force assumés – l’Europe dispose déjà de cartes maîtresses pour résister, innover et affronter ses concurrents : infrastructures critiques, acteurs uniques comme ASML ou IMEC, marché intérieur gigantesque, arsenal normatif sans équivalent. À condition de les utiliser comme de véritables instruments de puissance.

Ce texte prend donc le contre‑pied du discours dominant: il ne demande pas “comment rattraper notre retard”, mais comment jouer intelligemment les atouts que nous avons en main – infrastructures, données, entreprises, marché, recherche, savoir‑faire – pour peser dans les rapports de force numériques, sans renoncer à ce qui fait le cœur du projet européen : État de droit, libertés, stabilité des règles comme terreau d’innovation.

L’Europe n’a pas raté la révolution numérique: elle a changé de terrain

Depuis vingt ans, on répète que l’Europe aurait “raté” la révolution numérique, faute de GAFAM et de géant du cloud, laissant filer la valeur des plateformes grand public fondées sur les données personnelles. En ne regardant que ce front, on oublie que l’Europe s’est positionnée ailleurs : puissance normative, protection des droits fondamentaux, infrastructures industrielles.

Plutôt que courir après le “winner takes all” des plateformes B2C, elle a construit un espace informationnel régulé, protecteur de la vie privée et de l’État de droit, et posé les bases d’un marché intérieur numérique unifié. Surtout, elle dispose aujourd’hui des atouts industriels, des compétences et du marché intérieur nécessaires pour être un acteur majeur de la nouvelle phase du numérique – celle des données industrielles et de l’IA – à condition de changer de logiciel politique.

De la confiance à la défiance : le retour des rapports de force

L’ordre de l’après‑guerre reposait sur une confiance institutionnalisée: Bretton Woods, OMC, OTAN, article 5. Cette architecture se défait, minée par les guerres commerciales, les sanctions extraterritoriales, les contrôles d’exportation technologique, l’espionnage économique et le pillage des données. Ce qui émerge n’est pas le chaos, mais une nouvelle grammaire : des rapports de force ouverts, y compris entre alliés.

Dans ce monde, être un simple “like‑minded partner” ne protège plus. Les programmes de surveillance de masse, le Patriot Act, la section 702, les écoutes entre alliés ont montré les limites de la fraternité proclamée. La loyauté transatlantique n’a pas empêché l’espionnage ni l’usage unilatéral de leviers juridiques et technologiques.

L’Europe doit donc assumer une mue stratégique:conserver son projet de paix et de droit, mais rassembler ses attributs de puissance, pour protéger son autonomie de décision. Tant qu’elle se pense comme un partenaire docile, elle reste en position de vassalisation, notamment vis-à-vis des États-Unis, dont dépendent nombre de pays européens pour leur sécurité et leur infrastructure numérique.

Cartographier les dépendances pour mieux les rééquilibrer

Une souveraineté numérique adulte commence par une cartographie lucide des dépendances, structurée autour de trois niveaux : Infrastructures, Données, Services et plateformes.

 

  • Infrastructures : sanctuariser le critique

Les infrastructures – réseaux, cloud, serveurs, systèmes d’exploitation, logiciels stratégiques, HPC (calcul à haute performance) , cybersécurité – reposent largement sur des technologies non européennes. L’enjeu n’est pas de tout nationaliser, mais de sanctuariser ce qui est vital pour la sécurité, l’économie et la démocratie, en l’hébergeant et en l’opérant sous droit européen. L’Europe a déjà des fournisseurs clefs: OVHcloud, Scaleway, T‑Systems, Orange pour le cloud; Thales, Atos/BDS, Stormshield, Orange Cyberdefense, F‑Secure, Secunet pour la cyber; Bull/Atos et les grands centres nationaux pour le HPC; Nokia et Ericsson pour les réseaux. La souveraineté consiste à les mobiliser là où l’enjeu est vital, via la commande publique, la certification et les clauses de réversibilité.

 

  • Données : un patrimoine européen

Les données – personnelles, industrielles, scientifiques, publiques – constituent un patrimoine informationnel. Elles n’ont de valeur qu’à travers les services qu’elles rendent. Si des plateformes accèdent à nos données en échange d’un service (logique de marché biface), il s’agit d’un échange marchand. Deux principes s’imposent : certaines données doivent être stratégiques et rester dans l’espace juridique européen ; les plateformes qui monétisent l’accès à nos données et à notre marché doivent assumer les mêmes obligations fiscales et réglementaires que les autres. Une TVA sur les services numériques est, de ce point de vue, plus cohérente qu’une énième “taxe GAFAM” symbolique.

 

  • Services et plateformes: hiérarchiser

Pour les services et plateformes, il ne s’agit pas de bannir par principe les acteurs extra‑européens, mais de hiérarchiser: certains usages peuvent leur être confiés; d’autres doivent être sanctuarisés sur des solutions européennes, parce qu’ils touchent à des fonctions régaliennes, à des données critiques ou à des secteurs stratégiques. Tout n’a pas besoin d’être souverain, mais tout ce qui est critique doit pouvoir l’être, sur la base d’une politique publique explicite.

Un espace numérique enfin unifié

Le cœur du projet européen est de bâtir un espace numérique intégré, avec les mêmes règles pour les 27.

Cinq textes en sont les piliers : RGPD / DGA pour les données, DSA pour les services, DMA pour les gatekeepers, Data Act pour le partage et l’usage secondaire, AI Act pour l’IA.

Pris séparément, ils sont souvent perçus comme des contraintes. Pris ensemble, ils créent un véritable marché intérieur numérique, qui manquait dans la première phase de la révolution de l’information (2000–2025), centrée sur les données personnelles.

La fragmentation régulatoire a empêché l’émergence d’acteurs de taille critique. Il s’agit désormais de préparer la phase 2025–2050: celle des données industrielles (machines, production, mobilité, santé, énergie). Or l’Europe est nettement plus industrielle que les États‑Unis, avec une densité exceptionnelle d’usines et de systèmes techniques interconnectés. C’est ce gisement que les acteurs extra‑européens veulent capter. C’est celui que nous devons protéger, valoriser et monétiser selon nos règles.

Des atouts technologiques sous‑estimés

On présente souvent l’Europe comme nue dans le bain technologique. C’est faux. Si elle ne dispose pas d’un géant du numérique, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), elle compte avec une constellation d’acteurs qui, ensemble, forment une base considérable.

Au premier rang, ASML, champion néerlandais, fournit les machines de lithographie les plus avancées au monde; IMEC, près de Bruxelles, est l’un des principaux centres mondiaux de recherche en micro‑ et nano‑électronique, où se forment les ingénieurs de tous les grands fondeurs.

Autour de ce noyau: OVHcloud, T‑Systems, Orange, Scaleway pour le cloud; Thales, Atos, Stormshield, Rohde & Schwarz Cybersecurity, Kudelski Security pour la cyber; Nokia, Ericsson pour les réseaux; Siemens, Dassault Systèmes, SAP, Hexagon pour les logiciels industriels ; CEA‑Leti, Fraunhofer, IMEC et les grands laboratoires pour la recherche.

Ces capacités ne permettent pas de tout faire, mais elles suffisent à sanctuariser nos fonctions vitales, à proposer des alternatives crédibles et à peser dans les rapports de force. Dans certains segments, l’Europe est même irremplaçable. C’est ce capital‑là qu’il faut organiser politiquement et mettre dans la balance, plutôt que répéter que nous aurions “raté” le train.

Marché intérieur et finance : les armes oubliées

La puissance européenne tient aussi à son marché intérieur, l’un des plus vastes et solvables du monde, qui représente une part majeure des revenus des grandes plateformes non européennes.

Il doit être assumé comme une arme de souveraineté en imposant nos règles (données, concurrence, transparence algorithmique, fiscalité) à tous ceux qui y opèrent et en acceptant la possibilité de restrictions ciblées en cas de coercition ou de violations répétées, avec impact immédiat sur la valorisation des entreprises concernées.

Mais pour transformer l’essai, il manque une infrastructure financière à la hauteur. C’est l’objet de l’Union des marchés de capitaux, au cœur des rapports Letta et Draghi: tant que nos entreprises devront se financer à l’extérieur ou sur des marchés fragmentés, elles resteront fragiles ou victimes de prédateurs.

Une véritable Union des marchés de capitaux est une condition de souveraineté, pour orienter l’épargne vers le long terme, financer des champions technologiques et protéger nos filières critiques (cloud, semi‑conducteurs, IA, cyber, quantique).

Changer de logiciel: de “like‑minded partner” à puissance assumée

En réalité, l’Europe a tout ce qu’il faut – compétences, infrastructures, base industrielle, marché, normes – pour réussir la révolution numérique.

Ce qui manque, ce n’est pas une confession supplémentaire sur un prétendu retard, mais une volonté assumée de gérer les rapports de force, surtout dans l’espace informationnel. Il faut changer de logiciel au sommet, sortir de la rhétorique confortable des “like‑minded partners” et des œillades en quête d’une clémence qui ne vient plus.

Il faut lire stratégiquement nos dépendances et nos atouts ; accepter que la défense de l’intérêt général européen passe parfois par des gestes de fermeté, de réciprocité et de restriction.

*

Le temps n’est plus à l’Europe qui s’excuse d’être une puissance. Il est venu le temps pour ceux qui sauront exercer leur mandat d’intérêt général avec rigueur, loyauté européenne et détermination, dans un monde où la confiance ne suffit plus et où la souveraineté numérique est devenue l’un des terrains centraux de la politique de puissance.

 

Thierry Breton

Ancien ministre des finances et ancien commissaire européen

P.S. 1 Eurolaw France Cyber reproduit ce texte avec l’aimable autorisation de La Matinale Européenne Abonnez-vous pour soutenir La Matinale

P.S. 2 Image Thierry Breton 2024 -neadhmokratia – CC BY-NC 2.0